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Interview de Guillaume Dard, président de Montpensier Finance, pour Le Revenu le 19 juillet 2018

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Entretien Guillaume Dard - Président de Montpensier Finance

 

Peut-on espérer une pause estivale sur les marchés ?

Guillaume Dard : Il n'y a pas de pause estivale en Bourse. En général, on constate des volumes plus faibles, mais cela n'empêche pas parfois un peu plus de mouvement et de la volatilité. Dans le métier de la gestion de portefeuille, il n'y a en réalité jamais de pause, et il faut toujours rester vigilant, car il n'y a pas deux étés boursiers qui se ressemblent. La pause estivale, c'est comme une traversée : on ne retrouve pas l'économie dans le même état en septembre qu'en juillet. Nous sommes entrés dans la saison des résultats, qui durera jusqu'à la fin août. Cette saison, qui devrait être globalement plutôt favorable, peut toujours apporter des surprises ponctuelles. Un chiffre d'affaires ou un résultat, qui déçoit les attentes des analystes - sans être mauvais, peut provoquer un repli inattendu du cours. C'est arrivé le 19 juillet avec l'annonce du chiffre d'affaires de Publicis. En outre, Donald Trump ne va pas cesser ses tweets du jour au lendemain. Ils peuvent donc à tout moment déstabiliser les investisseurs.

 

Comment percevez-vous la situation actuelle sur les marchés financiers ?

Guillaume Dard : On se retrouve dans un environnement de guerre commerciale inédite depuis la deuxième guerre mondiale. Après un consensus, en début d'année, sur une croissance mondiale vigoureuse et synchrone dans toutes les zones, l'économie chinoise a ensuite légèrement ralenti et l'Allemagne aussi, grand pays exportateur vers la Chine, du fait de l'amorce d'une guerre commerciale déclenchée par les Etats-Unis. Or l'Allemagne est la locomotive de la zone euro. La France, l'Italie, l'Espagne ont donc ralenti dans la foulée. Dans le même temps, l'économie est dopée aux Etats-Unis, soutenue par la politique fiscale de Donald Trump. Le bloc émergent est, lui, hétérogène : il faut distinguer la Chine et les autres pays, wagons de la locomotive chinoise. Ces derniers sont le plus souvent des pays exportateurs de matières premières qui dépendent de l'activité chinoise. Et il y a aussi des pays qui ont des situations particulières, comme l'Argentine ou la Turquie. Mais le plus important actuellement, c'est la guerre commerciale sino-américaine. Le scenario d'une grave escalade dans cette guerre commerciale, dont certains jugent la probabilité à hauteur de 20%, n'est pas le scenario central des analystes, mais sa réalisation affecterait la dynamique de la croissance mondiale, et risquerait de détériorer sérieusement l'évolution des marchés financiers. Un mauvais scenario de guerre commerciale pourrait coûter cher en Bourse.

 

Que doit-on attendre de cette saison des résultats ?

Guillaume Dard : A priori on ne devrait pas avoir de grosses inquiétudes sur les résultats des entreprises américaines. Ils devraient être bons. Il faudra quand même surveiller les valeurs technologiques, qui ne doivent pas décevoir, car elles sont très chères. On l'a vu le 16 juillet avec les annonces de Netflix qui ont fait reculer le titre. Pour les entreprises européennes, le facteur positif au deuxième trimestre, c'est la vigueur du dollar sur la période, ce qui a eu un impact favorable sur les valeurs exportatrices de la zone euro. Si, globalement, il ne devrait pas y avoir de déception majeure, individuellement, au cas par cas, il peut y avoir des déceptions ponctuelles. Et surtout, il faut surveiller les prévisions des entreprises pour les mois à venir : c'est là où les menaces de guerre commerciale peuvent susciter des anticipations prudentes de la part des dirigeants et du coup rafraîchir les ardeurs des investisseurs.

 

Ne trouvez-vous pas que les marchés actions sont devenus chers ?

Guillaume Dard : En Europe, notre sentiment est que le marché actions n'est pas trop cher au niveau actuel. Le rapport moyen des cours sur les bénéfices est environ de 13, ce qui n'est pas excessif. Certes, les actions américaines ont atteint, elles, dans certains secteurs, notamment technologique, des niveaux élevés. Dans l'environnement boursier actuel, il est clair que ce n'est pas le moment d’être trop surpondéré en actions. L'investisseur doit rester dans la position « neutre structurelle » d'exposition aux actions de son portefeuille, c'est-à-dire une allocation de 20, 30 ou 50% par exemple selon son profil et son degré d'appétence au risque. C'est aussi un moment où il faut garder de la poudre sèche ! Cela permettra de saisir les occasions pour procéder à des rachats de titres à bon compte, sur repli. Il faut donc garder des munitions pour pouvoir en profiter et investir avec les liquidités disponibles. Il ne faut pas tout vendre non plus, car la plupart des grands investisseurs sont plutôt sous-exposés au marché. Les trous d'air récents, survenus en Bourse, ont été en réalité assez faibles et de courte durée. On n'est donc pas dans une bulle de surinvestissement. Le marché se stabilise en quelques séances.

 

Quelles conséquences en tirez-vous dans une allocation globale ? y a-t-il des arbitrages à faire ?

Guillaume Dard : Il y a un écrémage, un rebalancement de portefeuille à faire progressivement. Les valeurs du luxe par exemple ont eu un parcours boursier extraordinaire. On pourrait donc choisir de s'alléger. Mais ce parcours boursier pourrait se poursuivre si le dollar continue à monter. En revanche, si la Chine se retrouve en conflit ouvert et assumé avec les Etats-Unis, à terme ces valeurs du luxe finiront, elles aussi, par être touchées. Si l'épargnant les a bien achetées, avec un prix de revient qui lui assure une belle plus-value, des prises de profit partielles sont envisageables. Mais sans sortir complètement de la ligne, car les valeurs du luxe sont de belles entreprises internationales avec un avenir durable et un modèle économique porteur. Sur certaines valeurs technologiques qui ont beaucoup monté, on peut faire le même raisonnement. Une prise de plus-value partielle ne leur retire pas leur attrait boursier pour autant et leur capacité à avoir un avenir durable. En Europe, l'éditeur allemand de logiciels SAP a beaucoup monté, mais c'est une très belle valeur qu'on peut garder en portefeuille, même après une prise de plus-value partielle. Parmi les grandes valeurs technologiques chinoises, Tencent, Alibaba et Baidu sont des géants comparables à Amazon, Facebook et Google. Mais elles sont quand même touchées par la baisse du marché actions chinois, qui a perdu 20% depuis ses plus hauts niveaux de l’année et le début des escarmouches entre les Etats-Unis et la Chine. La baisse du yuan est très supérieure à celle qui avait été observée en 2015. Les investisseurs sont donc beaucoup plus inquiets de l'impact d'une guerre commerciale sur les actions chinoises que sur les actions américaines. Mais, là encore, Tencent, Alibaba et Baidu sont des valeurs de qualité, donc on peut les avoir en portefeuille pour le long terme, ou les racheter sur repli. Autre secteur très différent, les actions des banques sont peu chères. Leur prix bas peut justifier qu'on revienne dessus mais là aussi attention aux évènements géopolitiques.

 

Comment l'investisseur peut-il se projeter sur les prochains mois ?

Guillaume Dard : L'année 2018 s'apparente à une période historique. L'empire dominant depuis 70 ans ce sont les Etats-Unis. Et l'empire montant depuis 20 ans, c'est la Chine. La Chine avant d'entrer dans l'OMC représentait 4% de la production de richesses mondiales. Désormais elle en représente 15% ! Elle a donc pris un poids important en très peu de temps. L'historien grec Thucydide, au Vème siècle av. J.C., a analysé la rivalité entre Sparte, cité dominante, et Athènes, cité montante. Cette confrontation a déclenché des guerres durables, surtout la guerre du Péloponnèse, pendant près de 27 ans, opposant les deux cités et leurs alliés respectifs, et laissant la Grèce exsangue. Certes l'affrontement sino-américain n'est pas militaire, il s'agit d'une guerre commerciale attisée par la personnalité particulière de Donald Trump. Mais cette situation est le reflet aussi d'un antagonisme durable, profond qui traduit la rivalité entre les deux pays pour l'hégémonie économique mondiale. Malheureusement, l'Europe est coincée entre ces deux puissances dominantes et risque d'en faire les frais. Le marché actions européen est fragilisé mais toutefois pas encore touché comme l'est le marché chinois, en net repli. On ne peut donc qu'espérer que ces tensions ne dérapent pas davantage et que les négociations entre les grandes puissances concernées débouchent sur des accords raisonnables.

Propos recueillis par Laurent Saillard.

 

Son parcours

 Agé de 59 ans, Guillaume Dard est diplômé de l'ESSEC et titulaire d'un DEA d'économie monétaire de l'Université de Paris Dauphine. Il a commencé sa carrière en 1981 à la Banque Vernes, puis a participé à la création de la BFT à partir de 1985 et jusqu'en 1988.

 

Directeur général puis président de la Banque du Louvre, il en a assuré la création et le développement de 1988 à 2003. Pionnière de l'activité de multigestion en France, la Banque du Louvre a été, sous son impulsion, un acteur de référence du métier de la gestion de portefeuille. Il est président de Montpensier Finance depuis 2004.

 

L'essentiel

 Gérant d'actifs indépendant. Fondée en 1998, Montpensier Finance est une société de gestion indépendante, dont Guillaume Dard a pris le contrôle majoritaire en 2004. Elle revendique désormais plus de deux milliards d'euros d'encours sous gestion. Lors de l'entrée au capital de Guillaume Dard, la structure comptait quelques dizaines de millions d'euros d'encours sous gestion.

Spécialiste de la gestion. Montpensier Finance compte 35 collaborateurs et offre une triple expertise dans la gestion d'actifs - en actions européennes, en obligations convertibles et en gestion diversifiée. Elle a développé une gamme de près de dix fonds, autour de méthodes d'investissement élaborées en interne, comme l'approche des « meilleurs modèles économiques » pour l'analyse des profils de sociétés cotées.

 

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